Discours de Chris Chang, enquêteur.

 

D’abord je voudrais remercier toutes les personnes présentes ici aujourd’hui. Je remercie aussi Haytham Manna et la Commission Arabe des Droits Humains d’avoir organisé cette conférence, ainsi que toutes les autres ONGs et personnes distinguées venues participer à cette action.

Je voudrais m’excuser pour ne pas être présent à cette conférence très importante, car je me trouve en ce moment à Tunis en Tunisie pour assister au Tribunal Militaire de notre client Abdullah Hajji qui a été rapatrié de Guantanamo en mois de juin dernier avec un autre Tunisien, Lotfi Lagha. Les deux ont été mis immédiatement en prison en rentrant de Guantanamo et après avoir passé presque 6 ans emprisonnés dans ce camp. Ils n’ont eu aucun procès juridique et concernant M. Hajji nous n’avons vu aucune preuve des accusations adressées par les américains contre lui. M. Lagha n’a pas vu un avocat pendant ses années d’incarcération à Guantanamo. Malgré cela, Lotfi Lagha a été mercredi dernier condamné en Tunisie à 3 ans de prison ferme pour "association de malfaiteurs projetant des agressions contre des personnes et des biens". Ses avocats ont constaté qu’au procès il n’y avait aucune preuve d’infraction présentée devant la cour. Notre client M. Hajji sera jugé demain devant un Tribunal Militaire et il a déjà été jugé en Tunisie par contumace en 1994. Je doute que M. Hajji aura un procès juste et équitable demain. Il a déjà souffert physiquement et mentalement depuis son retour et il risque encore un période d’incarcération et de l’abus en prison en Tunisie.

C’est au sujet du rapatriement que je voudrais vous parler aujourd’hui, parce que la situation à Guantanamo devient encore plus triste mais dans un autre sens. Durant des années nous avons lutté pour la libération des prisonniers illégalement incarcérés par les autorités américaines loin de toute règle ou loi. Mais maintenant l’on se trouve obligés de lutter pour qu’ils restent a Guantanamo parce qu’ils risquent d’être incarcérés à nouveau ou même abusés et torturés s’ils sont renvoyés à leurs pays d’origine. Nous avons maintenant à Guantanamo une nouvelle catégorie de prisonniers-réfugiés, qui seront de potentiels demandeurs d’asile dès la fermeture de Guantanamo. Et c’est ce que nous sommes en train de connaître avec le cas des deux Tunisiens rentrés cette année. Ce n’est plus juste la crainte des avocats et défenseurs des droits de l’homme mais maintenant une réalité et il faut que le monde et les grandes gouvernements du monde s’adresser à ce problème. Les dix Tunisiens restés à Guantanamo sont dans leur majorité condamnés par contumace à des lourdes peines – entre 20 et 60 ans dans des simulacres de procès. Ces condamnations seront effectives du moment où ils mettent les pieds sur le territoire tunisien, et même s’ils n’ont pas un ‘dossier’ juridique le risque n’est pas moindre. M. Lagha n’a pas été condamné par contumace auparavant, mais lui aussi va continuer sa souffrance encore 3 ans en prison en Tunisie. Et même les familles des Tunisiens ne veulent pas que leurs proches rentrent au pays. J’ai personnellement visité des familles de prisonniers qui même après toutes ces années loin de leur proches me disent faire le maximum pour qu’ils ne reviennent pas dans leur pays. Un des avocats américains, Mark Denbeaux a réussi à stopper le transfert de son client Tunisien, Mohammed Rahman. Mais malheureusement il n’y a pas de préséance devant les juges américains ; et les autres avocats n’ont pas eu le même succès en faisant les mêmes efforts. 

Et ce traitement n’est pas exclusivement réservé aux ressortissants tunisiens. Des pays comme l’Algérie, la Libye, la Chine et L’Ouzbékistan ont des très mauvaises histoires en ce qui concerne les droits de l’homme. Ce sont des pays cités par les autorités américaines eux mêmes responsables de violations massives des droits de l’homme. Nos clients nous ont déclaré ouvertement qu’ils ont très peur de rentrer chez eux. Prenons par exemple le cas d’Ahmed Belbacha qui était résidant en Grande Bretagne, Ahmed est logé dans le Campement 6 maximum sécurité. Les détenus y vivent dans des cellules de 1,8m x 2,4m séparées par des solides murs en acier (Ahmed est au deuxième étage, le plancher et le plafond de sa cellule sont aussi en acier). Aucune lumière naturelle ne passe. La seule fenêtre de la cellule donne sur le couloir, lequel est éclairé par des néons. Les lumières à l'intérieur de la cellule sont allumées 24 heures sur 24. Il a le droit d'écrire 4 cartes postales et deux lettres d'une page chacune par mois. Il peut posséder une copie du Coran. A part cela, Ahmed n'a rien dans sa cellule. Ses capacités intellectuelles ne sont pas stimulées.  Il n'a aucun contact humain. Il est autorisé de sortir deux heures par jour, passées dans une cage de 2,5m x 5m. D'autres détenus sont enfermés dans d'autres cages à proximité, mais toute communication entre les détenus est interdite. Même avec toute cette longue souffrance et malgré toutes ces conditions, il a dit ouvertement à nos avocats qu’il ne veut pas rentrer en Algérie. Il préfère rester à Guantanamo et s’il a peur de rentrer c’est parce qu’il a reçu des menaces de mort du Groupe Islamiste Armé (GIA). Il ne sera pas en sécurité en Algérie, mais qui va l’accepter ? C’est exactement la question qu’on est en train de poser aujourd’hui. Et Ahmed n’est pas le seul dans ce cas, il y a bien d’autres prisonniers qui sont en isolement total, en grève de la faim et forcés deux fois par jour de prendre de la nourriture par un tube introduit dans le nez jusqu’à l’estomac. Eux aussi malgré leur souffrance ils préfèrent rester à Guantanamo.

Nous avons à Reprieve une équipe qui représente 42 des prisonniers de 15 nationalités différentes. Et je mets l’accent sur prisonniers parce qu’ils ne sont pas des détenus. Les autorités américaines nous disent qu’ils reçoivent des ‘assurances diplomatiques’ des gouvernements pour qu’un prisonnier soit traité humainement. Malheureusement ils n’acceptent pas de discuter de ces ‘assurances’ avec nous. Le cas des Tunisiens sert d’exemple qu’on ne peut pas compter sur des assurances diplomatiques comme garantie de sécurité. M. Hajji qui sera jugé demain a été maltraité à son retour. Il a été menacé par la police tunisienne de viol sur la personne de sa femme et constate avoir signé par la force des papiers admettant qu’il a commis des crimes qu’il n’a pas fait. Quel rôle jouent les ‘assurances diplomatiques’ ?  Maintenant la pression internationale qui s’amplifie exige des Américains la fermeture de Guantanamo. Mais je me pose la question du comment faire pour certains prisonniers qui sont entre l’enclume de l’administration américaine qui n’a aucune raison ni de les détenir ni de les garder et le marteau de leurs propres régimes dictatoriaux prêts à poursuivre la sale besogne des autorités américaines.

Il y a plus de 100 prisonniers autorisés d’être libérés de Guantanamo. Ils sont passés par le l’audience annuelle qui s’appelle le « Administrative Review Board ». Elle évalue si un prisonnier est toujours un danger pour la sécurité nationale des États-Unis ou si son intelligence a des conséquences juridiques. Ce groupe de prisonniers a été disculpé de toute accusation par cette procédure. Mais à cause de cette période d’incarcération illégale ils sont étiquetés comme des terroristes et risquent d’être incarcérés à nouveau chez eux.

Donc qu’est ce-qu’on va faire avec les prisonniers-refugiés de Guantanamo ? Jusqu’à maintenant il n’y a qu’une petite poignée de pays qui a offert refuge aux ex-prisonniers de Guantanamo. Pour être précis il n’y a que quatre pays qui ont accepté des individus qui ne sont pas leurs citoyens : la Grande Bretagne, l’Arabie Saoudite, l’Allemagne et l’Albanie. Malheureusement ce n’est pas assez. Les grands pays du monde ne peuvent pas continuer de fermer les yeux sur ce problème, car le risque de maltraitance dans le pays d’origine augmente.

On se mobilise aujourd’hui pour appeler les pays européens à rendre assistance à ces prisonniers ‘en risque’ et leurs offrir l’asile politique. Nous sommes en train de préparer une liste des prisonniers ‘en risque’ et qui ont besoin de refuge. On va travailler prochainement avec le Centre pour les Droits Constitutionnels (CCR) à New York et avec la Commission Arabe des Droits Humains et la FIDH et aussi avec le Parlement Européen. Les membres du Parlement Européen ont récemment commencé à s’intéresser au problème et on va collaborer pour assurer la sécurité des prisonniers. Ces hommes veulent être libérés de Guantanamo mais ont très peur de rentrer chez eux. Ainsi, ils ont besoin de vous et de votre assistance. On demande une action concrète partout en Europe ainsi que l’utilisation des systèmes et des procédures qui s’appliquent aux autres demandeurs d’asile parce que ce groupe n’est pas différent des autres demandeurs d’asile. Ce sont des personnes qui seront en danger s’ils rentrent chez eux. Des personnes qui ont besoin d’être en sécurité en sortant de Guantanamo. Certains des prisonniers ont déjà vécu en Europe, y ont travaillé sans avoir eu de problème. Ils ont toujours de la famille en Europe. J’espère qu’avec la coopération des gouvernements européens, des ONGs et des personnalités, on peut travailler ensemble pour trouver une solution à ce problème. Je remercie les pays qui ont déjà ouvert leurs portes aux ex-prisonniers de Guantanamo, mais nous avons besoin davantage d’assistance. Le sort des réfugiés de Guantanamo demeure une affaire très urgente. Dans les discours, dans les médias on dit qu’on ne supporte pas la torture et qu’on a ratifié les conventions comme le CAT. Aussi on dit qu’on ne refoule pas des personnes vers les pays où ils risquent de subir la torture. En disant cela il faut en même temps ouvrir nos portes.

 

30-10-2007

Merci bien de m’avoir écouté et si vous avez des questions n’hésitez pas à me contacter à notre bureau ou par email à chris@reprieve.org.uk .

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